Évry ville nouvelle

Quand tes « racines », c’est du béton et de la zone pavillonnaire, tu n’y es pas follement attaché. N’empêche, à chaque fois que je traverse Évry (une fois tous les trois ou quatre ans), j’éprouve une sensation bizarre : c’est tout de même là que j’ai tout appris ou presque (sécher les cours de philo pour aller acheter une K7 chez Madison après avoir lu la chronique dans « Best » ; sécher les cours pour emmerder la prof d’anglais ; sécher les cours par pur ennui ; aller à pied — six bornes — voir une daube au cinoche avec une fille et se faire faire caca dessus par un pigeon en traversant le pont sur la Seine, un peu sur le nouveau futal et un peu dans les cheveux, mais j’ai conclu ; passer mon bac en deux fois, à Bondoufle, ville concept : la banlieue d’une banlieue, sous-banlieue, méta-banlieue, on ne sait pas trop ; en tout cas, c’était bétonné).
 
Alors, Évry, cette ville qui ne ressemble à rien, c’est quand même un peu chez moi.
C’est d’Évry que j’ai pris Paris d’assaut, d’abord comme adolescent touriste se limitant au Quartier latin, puis comme lycéen en difficulté qui allait suivre les cours particuliers d’une jeune femme gironde sans qui il ne serait aujourd’hui pas grand-chose, encore moins qu’aujourd’hui, puis comme livreur de plateaux-repas pour les secrétaires, avocats et traders, puis comme traducteur puceau…
Ensuite, j’ai abandonné Évry. Il ne faut pas non plus déconner. Mes souvenirs d’adolescence sont restés coulés dans le béton.
C’est là que Manuel Valls a sorti sa fameuse punchline de matamore raciste « Mets-moi des blancos ! »

Saucisse et baby-foot

La saucisse est ferme et moelleuse. Les morceaux de lard que le serveur a décidé de rajouter à mon assiette sont bien rissolés. Les patates sont bien cuites. Le chou a même un peu de goût. Pas à dire, la choucroute de la cantine est à la hauteur.

La choucroute de la cantine.

Je déjeune à la cantine comme plus d’un millier de salariés coincés entre la rue du Chemin-Vert et la rue Bréguet, dans ce complexe immobilier à six étages qui héberge les filiales du groupe Publicis. Quinze ans que je n’ai pas travaillé dans un bureau, un open space. Le premier jour, j’ai remarqué qu’ils tiraient tous la tronche. Le baby-foot ne sert plus, s’il a jamais servi. Un Bonzini aux couleurs de la boîte : le comble du mauvais goût. Nul doute n’est permis : l’utopie de la nouvelle économie – déjà morte-née dès 1998 pour qui avait des yeux pour voir et du tarin pour sentir le parfum de putréfaction qui accompagne toute propagande – est saccagée. On ne joue même plus au baby-foot. Et puis, avec qui je jouerais ? Les petits malins du département mercatique ? Non, tout le monde se consacre ici à son bullshit job avec une ardeur merveilleusement feinte, je dois dire ; moi le premier d’ailleurs. Après quinze ans de liberté freelance toute relative, mais que je ne sacrifierais pourtant pour rien au monde, pour un tas de raisons étranges et plus inconscientes que je ne me l’invente, j’apprends à profiter du confort que me procure cet esclavagisme soft. Je suis là en touriste. Après mes deux CDD, je toucherai le chômage ; en tout, avec les droits d’auteur de ma dernière traduction, et vu que je vis à la campagne, j’ai plus de deux ans de tranquillité devant moi. C’est tout ce que je demande au système. Me foutre la paix un instant.

Je traduis de courts articles de deux mille cinq cents signes, à la chaîne. Drôle de taylorisme sans cambouis ni cloques aux paluches. Comme l’impossibilité de se plaindre, vu nos boulots de feignasses : tout dans le cerveau (2 % à peine de ce macro-microprocesseur gélatineux sont mobilisés au quotidien, mais tout de même) et les doigts. Peut-être un peu les avant-bras, du coup. Ce qui nous guette ? Nul bras arraché par le métal, nulle chute mortelle du haut d’une grue Vinci. Simplement, la dépression – la possibilité d’un suicide – et le syndrome du canal carpien. Pourtant, ce qu’on se plaint. Et cette question obsédante, surtout en période électorale, c’est-à-dire en permanence : qui, parmi nous, parmi eux tous, nos copains chefs de projet, développeurs, critiques culturels, nos copines attachées de presse ou journalistes, est encore dupe ? Qui pense encore que son emploi est utile, même après Graeber ? Combien d’yeux a-t-il ouvert, celui-là ? N’a-t-il pas simplement confirmé nos intuitions, en vase clos ?

Tiens, ce serait si simple : choisir ses amis parmi ceux qui savent qu’ils sont inutiles, et même souvent nuisibles. Au moins s’éviter la béatitude des crétins, même lorsqu’ils se recrutent chez ceux qu’on aime.

Je ne m’en suis pas si mal sorti, sur ce plan.

(…)